La déchéance des illusions

Au risque de me répéter (qui moi ? non, jamais), j’écris un roman. Il se trouve que j’ai la chance d’habiter dans une ville où se déroule un salon littéraire dédié aux mondes imaginaires : les Imaginales. Trop de bol, la fille !

Il y a un an, j’y étais allée sans prétention aucune, juste pour voir. J’y avais suivi des conférences super intéressantes, et rencontré des auteurs fantastiques. J’en suis ressortie changée, motivée comme jamais, bien décidée à écrire un livre, moi aussi. A l’époque, j’en bavais pas mal dans mon boulot, et la perspective de devenir écrivain scintillait comme une petite lueur d’espoir.

Un an plus tard, me revoilà aux Imaginales. Entre temps, j’ai quitté mon taff pour me consacrer à l’écriture et j’ai bien avancé sur mon roman. Bref, je suis au taquet ! Je me suis concocté un petit programme pas piqué des hannetons : une masterclass d’écriture avec des auteurs confirmés, une foultitude de conférences, la rencontre avec mon écrivain préférée, et un rendez-vous avec des éditeurs. Voilà voilà.

MinionMon état, la veille du festival.

Pour être complètement franche, j’ai vécu une semaine en dents de scie. Recevoir des compliments sur ma façon d’écrire par des grands noms de la littérature fantasy, c’est trop cool ! Se rendre compte deux heures plus tard qu’il n’était pas possible de vivre de ses romans en France, c’est vachement moins bien. Comprendre que l’édition est un monde impitoyable, que la conversion d’un contenu créatif en monnaie sonnante et trébuchante est une partie perdue d’avance, ça donne envie de se pendre déstabilise.

Loin de moi l’idée de vouloir devenir riche et célèbre en vendant mes livres (quoique la richesse, la postérité, tout ça  tout ça peut avoir son charme). Mais c’est quand même balot de ne pas pouvoir se tirer un salaire quand on passe des mois, voire même des années pour certains, à écrire une histoire avec nos tripes.

RogerPourquoi ?!

Vous commencez à me connaître maintenant, et vous savez, j’en suis sûre, que j’ai tendance à noircir le tableau. En vrai, j’ai vécu des expériences plutôt trop bien pendant cette édition des Imaginales. Déjà, j’ai rapidement compris la chance que j’avais d’habiter sur place, vu que la plupart des jeunes auteurs (comme moi) avec qui j’ai sympathisé venaient de loin.

Ensuite, j’ai noué des relations avec des confrères écrivains, avec qui j’ai partagé pas mal de trucs. J’ai bu des coups, parlé littérature, je me suis enjaillée quoi. J’ai rencontré mon auteur fétiche, Samantha Bailly, pour ne pas la nommer. (wesh, tu l’as vu ma prétérition ?!) (prétérition : dire qu’on ne va pas parler de quelque chose alors qu’on en parle) (bref, ça suffit les digressions, revenons à nos moutons) (quoi ?! tu ignores ce qu’est une digression ? achètes un dictionnaire, je ne vais pas tout t’expliquer). Je disais donc, que non contente d’avoir discuté avec Samantha Bailly, je lui ai payé un verre et elle m’a donné de précieux conseils. La classe internationale, je vous dis !

Astier

Enfin, je peux me vanter d’avoir rencontré Satan. Non, cette fois-ci je ne le nommerai pas. C’est comme Voldemort, faut pas prononcer son nom. Toujours est-il que j’ai eu le privilège d’être reçue par le big boss d’une grande maison d’édition spécialiste de la littérature fantasy. Le mec badass, qui a la réputation de bouffer de l’écrivain au petit déj. Autant vous dire que j’en menais pas large, avec mon manuscrit sous le bras. Le cœur battant, je lui ai raconté les grandes lignes de mon histoire, en essayant de ne pas trop le regarder dans les yeux, au risque de me changer en statue de sel. Contre toute attente, il a kiffé mon pitch. Genre, vraiment. Je suis ressortie de l’entretien avec la consigne de finir mon manuscrit, et de revenir le voir. Alors que certains auteurs doivent attendre trois ans pour avoir une réponse de sa part. Je suis ressortie de l’entretien assez contente, je dois l’admettre.

Le magicien d'OzQuand le Voldemort de l’édition compare ton récit à une version fantasy du Magicien d’Oz qu’il aurait adoré lire quand il était ado.

Cette rencontre avec le monde de l’édition m’a aussi permis de côtoyer des confrères jeunes auteurs, et sa palette de typologies toutes plus farfelues les unes que les autres. Il y a ceux qui se targuent d’avoir au moins dix manuscrits terminés sous le coude, jamais édités, pourtant considérés par eux-mêmes comme des superstars. « Tu en es à ton combientième roman, toi ? » « Bah, à mon premier. Pas encore fini… » « Ah, Ok… » (c’est dans ces cas-là que j’éprouve un désagréable syndrome de l’imposteur). Il y a ceux qui n’écrivent pas en Français, parce que [insérez ici n’importe quelle raison valable]. « Genre ? T’écris en Français, toi ? » « Ben ouais. C’est déjà bien assez compliqué de maîtriser sa langue maternelle, alors je me vois mal rédiger un pavé de 500 000 signes en Anglais. Déjà que je regarde les séries en VF… » Et puis il a ceux qui sortent des rencontres avec les éditeurs en se vantant d’avoir signé un contrat de publication. Avec tout le monde. « Avec Machin, ça s’est très bien passé. Je signe un contrat. Et avec Bidule aussi. Je signe un contrat. Sans oublier Truc. Ils veulent que je signe un contrat tout de suite. » « Hé béh, t’en a de la chance. » (extatique).

Toujours est-il que je suis ressortie des Imaginales complètement lessivée. Contente, reboostée un max, avec l’envie de finir mon livre dès que possible. Mais j’ai aussi vu le rêve de vivre de l’écriture disparaître… C’est bien dommage. Je me voyais bien continuer de vivre en recluse chez moi, à boire du thé toute la journée en pianotant des inepties sur mon clavier, le chat sur les genoux. C’est jouable. Il faudra simplement attendre d’avoir publié au moins vingt bouquins avant que cet avenir deviennent une réalité.

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2 commentaires

  • emilie-michel

    Merci Anthony pour ton commentaire certes long, mais constructif ! C’est vraiment dans cette optique que je travaille maintenant. Mon but, c’est de finir mon roman, ne serait-ce que pour mon accomplissement personnel. Quand ce sera fait, je me pencherais peut-être de nouveau sur l’édition « classique », mais c’est moins une priorité :)

  • JAK

    Intéressant ton article.
    Ce constat est effectivement un peu déprimant, pour en être aussi passé par là (en tout cas par la révélation « je ne pourrais pas vivre de l’écriture »). Je crois qu’il y a un truc qu’il faut éviter de se dire : que l’écriture, ton futur roman, va te permettre de respirer financièrement (car, finalement, on ne veut jamais vraiment devenir riche et célèbre, on veut juste pouvoir écrire encore et encore sans avoir à se soucier de « comment je fais pour payer mes factures ? » et on veut juste être suffisamment connu pour vendre –donc gagner de l’argent tout ça– et/ou pour avoir la notoriété suffisante pour lancer ses projets sans craintes et dans certain cas, cette notoriété va même donner un coup de booste/confiance en soi supplémentaire).
    Le fait de ne pas penser immédiatement à « ça », fait reculer la lueur d’espoir dont tu parles et qui me parles un peu, je ne sais pas si c’est la même chose pour toi, mais cet espoir a eu tendance à me mettre une pression qui m’a souvent tout fait remettre en question… Se dire « il faut que je sorte mon livre pour devenir riche et célèbre et oublier les taff sans créativité :D) » et plus tu te dis ça plus tu vas être perfectionniste et plus la pression t’empêche d’avancer (même si ça ne semble pas être ton cas). Un cercle vicieux quoi.

    En revanche, travailler en croyant en son projet sans forcément se dire « je vais gagner des milliards », je trouve que ça aide à ne « pas se prendre la tête » et à avancer dans son projet avec un max de créativité. En fait, sans le vouloir ça me rappelle ce qu’a dit un jour un grand écrivain de notre siècle : non, je plaisante, un Youtubeur célèbre. Ok, autre catégorie et tout et tout, mais ce cher Cyprien a dit dans une vidéo « avant de faire un vidéo je me dis que j’ai 0 abonné, comme ça je ne me met aucune pression ». Aucune pression et également aucune limite. J’aime bien cette idée. Certains grands auteurs ont lancé leur roman alors qu’ils étaient dans une situation qui nécessitaient un succès (je pense à JK Rowling ) mais je ne suis pas sûr qu’ils y pensaient. Ils ont juste fait ce qu’ils leur plaisaient avec leur vision des choses. C’est presque… réconfortant.
    Le plus difficile reste la concurrence : la fantasy, la science-fiction, les « roman pour jeune adultes » type Hunger Games, il y en a une pelleté dans les rayons, tous avec des titres et des couvertures qui en jettent. Mais là aussi il y a une lueur d’espoir : le fait que ton roman peut sortir du lot ! C’est un autre sujet, mais se détacher du « je veux que ça marche à tout prix » peut aussi éviter l’écueil du bouquin mainstream qui ressemble à tout le reste.
    Bref, mon com’ est déjà long donc je terminerai sur : ne désespère pas et continu d’avancer :)

    (un vieux pote du lycée)
    – Antho.

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