La question du « bon prof « 

Je ne sais pas vous, mais moi, quand j’étais au collège, je me demandais si je serais une bonne prof si un jour, les rôles s’inversaient. Parce qu’il y avait des profs que j’aimais bien, mais qui n’étaient pas de bons enseignants, c’est-à-dire qu’on rigolait bien mais qu’on apprenait pas grand-chose. Il y avait ceux que personne ne voulait avoir, parce qu’ils étaient sévères, mais avec qui on apprenait vite et bien. Et puis il y avait les autres. Cette catégorie à part entière de « bons profs », qui, en plus d’être hyper sympas, nous intéressaient à la matière qu’ils enseignaient avec passion. Chapeau l’artiste.

Perso, j’avais beau être dans un bon lycée, le nombre de ces « bons profs » se compte sur les doigts d’une main. Oui. Si mes souvenirs sont exacts, je n’ai pas dû en avoir plus de quatre ou cinq sur toute la durée de ma scolarité.

L’enseignement m’a toujours intéressée. Clairement, j’ai toujours kiffé expliquer les choses, que ce soit à mes lecteurs ou à mes amis (désolée pour ceux qui me supportent en soirée combo : madame-je-sais-tout + alcool). Alors forcément, après un an au chômage et une remise en question de mon métier de journaliste, j’ai commencé à me poser des questions sur ma réorientation professionnelle.

AliceQuand t’approches de la trentaine et que tu sais plus quoi faire de ta vie…

Après un long bras de fer avec Pôle Emploi (impliquant lettre avec AR, coup de fil de la directrice en personne, changement de conseillère et rendez-vous avec la psy du travail), j’ai réussi à décrocher une immersion professionnelle. En tant qu’enseignante.

Bon, en fait, le terme exact, ce n’est pas enseignante. C’est « formatrice », dans un établissement d’enseignement privé. Là-bas, les jeunes de 4ème, 3ème, 2nde et 1ère étudient dans un système en alternance, c’est-à-dire qu’ils ne vont à l’école que la moitié du temps. Tous les quinze jours, ils sont en stage, ce qui leur permet de découvrir le milieu de professionnel de leur choix. Grosso modo, c’est vachement bien pour les élèves qui ont les capacités de passer leur Brevet et leur Bac, mais qui n’aiment pas franchement rester assis sur les bancs de l’école.

Alors on ne va pas se mentir, faire cours à des jeunes qui n’ont pas franchement envie d’être là, c’est chaud patate. Le premier jour, j’ai doucement fait connaissance, accompagnée par un de mes collègues. Le deuxième jour, ce fut le baptême du feu. La cage aux lions. Sans avoir appris à dresser les lions en question. Et sans fouet. Sinon c’est pas drôle. On dit toujours que les jeunes « testent » leurs nouveaux profs. Bah moi, ils m’ont crash-testée. Sans pression. Initialement, je devais juste distribuer une interro préparée par une collègue, et surveiller ladite interro. Ça s’est terminé avec des gamins debout, qui chahutent tellement fort que je n’entendais même plus le son de ma propre voix. Et puis des insultes (entre eux, pas sur moi, faut pas pousser mémère non plus). Et le ballet aérien des stabilos, subitement dotés du pouvoir de voler d’un bout à l’autre de la pièce.

Home alonePlus jamais. PLUS JAMAIS !

C’est à cet instant précis, quand tu penses être à bout émotionnellement, que ce produit l’impensable. Au moment où tu crois que non, merci, tu n’es pas faite pour ça, la vapeur se renverse.

Dans cet établissement (qui s’appelle une Maison Familiale et Rurale, renseignez-vous, c’est une bonne alternative à l’éducation nationale), les élèves sont tous internes et les profs ont des permanences le soir pour participer à la vie de l’internat. Me voilà donc à la veillée, face à face avec les petits monstres qui m’ont victimisée pendant deux heures. Le repas se passe bien, la soirée aussi, même si je reste un peu tendue. L’heure du coucher approche quand soudain, certains sortent de leur chambre, en pyjama, le sourire aux lèvres, et s’assoient dans le couloir que je surveille. « Madame, on a vraiment été cons cet aprem », murmure une jeune fille qui avait été particulièrement indocile. En effet, je confirme. « Franchement, on est désolés. Faudra plus qu’on recommence… », renchérit une autre. Ouaip, ce serait mieux, merci. Quelques instants plus tard, les voilà qui commencent à se confier. Doucement, j’entr’aperçois un petit morceau de leur vie, de leurs rêves, de leurs difficultés, de leurs envies. Et j’écoute. Je ne juge pas. Je ne cherche pas à tout comprendre. J’essaie de ne pas absorber certaines émotions. Mais je suis là, attentive à leurs paroles, prenant garde à ne pas trahir cet instant de grâce. Il est vingt-deux heures, ils vont se coucher, je rentre chez moi. Je suis sonnée. Je m’endors sans avoir réellement compris cette journée de folie.

La Belle au bois dormantEn toute honnêteté, je sais pas si dormir cent ans m’aurait suffi pour récupérer.

Dès le lendemain, j’ai su que j’étais faite pour ce métier. La préparation des cours me rappelle les recherches de ressources avant l’écriture d’un article. Je choisis les supports que je veux (Youtube est ton ami ^^), j’aborde des sujets qui me tiennent à cœur, j’arrive à avoir le calme dans mon cour sans souci (la joie de pousser une gueulante dès huit heures du mat’ !). En face, les jeunes écoutent, prennent des notes, posent des questions. Bordel, ils sont intéressés !

Et moi, je suis contente d’être là. J’aime bien être catégorisée de « prof ». A mes yeux, c’est une fierté. Pour une fois, j’ai le droit d’être Madame Je Sais Tout. Et surtout, lorsque le cours s’arrête, ce n’est plus aux élèves de m’écouter, mais à moi d’être là pour eux. La dimension d’accompagnement a été une réelle découverte pour moi (j’ai tendance à être vachement égocentrique) et j’aime ça. Pas au point de devenir éduc, faut pas mélanger les rôles, mais tout de même.

Malgré ma tendance au désenchantement, je me prends à penser à cette jeune génération. Cette argile, déjà modelée, mais à qui il est possible d’enseigner certaines notions, certaines valeurs. Ces jeunes qui ont besoin de conseils, et que je n’ai pas envie de laisser tomber. Alors je ne sais pas si je peux être une bonne prof. Mais c’est évident que l’enseignement a révélé ce qu’il y a de bon en moi.

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