La scolarisation du harcèlement

Hier, c’était la journée de lutte contre le harcèlement scolaire. Habituellement, je ne réagis pas à l’actualité. Avec mon passé de journaliste, j’ai appris à prendre du recul sur à peu près tout. D’aucun diraient même que je suis devenue cynique, froide. Vous y croyez ?

Toujours est-il que cette fois, je ne peux pas rester de marbre face à tout ce que j’entends, tout ce que je vois ces-derniers jours. Radio, télévision, réseaux sociaux, presse écrite… Chaque média diffuse les témoignages de jeunes (parfois très jeunes, trop jeunes) victimes de harcèlement scolaire. Des témoignages poignants, horrifiants, insoutenables.

Tentatives de suicides, jeunes en dépression ou souffrant de phobie scolaire, harcèlement en ligne, climat de violence, voire d’ultra violence à l’école… #pasdevague J’en viens à me demander dans quel monde on vit. Parce qu’à mon époque, ce n’était pas comme ça. Pas à ce point. Je sais que la violence est un caractère immuable et protéiforme de l’Humanité, qu’elle a toujours existé et qu’elle existera toujours (j’aimerai croire qu’elle disparaitra, mais cela me semble fort peu probable).

Alors oui, j’entends les anciens parler de bagarres dans la cour de récréation, pour un sac de billes ou un jeu d’osselets. Mais était-ce du harcèlement ? Je ne sais pas.

La guerre des boutonsAh ben mon vieux ! Si j’aurais su, j’aurais pas venu…

Outre mon rapport personnel à l’école, je viens d’une famille de « profs ». Avec un papa enseignant en lycée professionnel et une maman enseignante, puis directrice dans le privé (les fameuses Maisons Familiales et Rurales à retrouver ici,  que je vous encourage vivement à découvrir !). Autant dire que dans la famille, l’Éducation n’est pas un sujet que l’on prend à la légère.

Pédagogie, préparation des cours, anecdotes de classes, administration et vie scolaire, évolutions (et dysfonctionnements) du système éducatif français… Autant de sujets qui alimentent nos discussions à la maison depuis des décennies. Avec leur expérience, mes parents ont à peu près tout vu, tout entendu, tout vécu. Et par extension, moi aussi.

Je travaille désormais dans un réseau d’écoles privées, et je me sens concernée à mon tour par l’avenir des jeunes, mais aussi par leur présent. A ce qu’ils vivent tous les jours, à l’école, mais aussi ailleurs. Je constate des choses, et j’ai mal. J’ai tellement mal pour eux. Non pas par excès d’empathie de ma part, mais parce qu’il m’est impossible d’être indifférente aux épreuves traversées par certains. Je suis dénuée d’instinct maternel, mais je suis une grande sœur. Et comme une grande sœur, j’ai cette envie irrépressible de les protéger.

 13 reasons why - HannahÉcouter, signaler si nécessaire, assurer un suivi. Ce n’est pas grand chose, mais cela peut parfois suffire à enrayer une situation avant qu’elle dégénère.

A mon époque #phrasedevieux, le harcèlement scolaire n’avait pas encore atteint sa forme actuelle. Je ne suis pas une spécialiste du sujet, mais j’ai été à l’école. Et je me souviens…

Je suis originaire d’une petite ville de montagne. J’allais dans une petite école primaire, puis dans un petit collège, puis dans un petit lycée. Peu de délinquance (tout du moins à mon époque, je ne sais pas de quoi il en retourne maintenant), pas vraiment de violence. Je n’ai jamais été confrontée au racket, je n’ai jamais pris de coup. Les téléphones n’en étaient qu’à leurs balbutiements. #nokia3310 Les réseaux sociaux n’existaient pas encore, du moins pas vraiment #MSN #caramail #overblog

Mais j’ai été insultée. Plusieurs fois. A cause de mon nez, trop gros (merci les hormones !). J’ai subi des remarques sexistes sur mes seins qui « poussent ». On a soulevé ma jupe, pour voir la couleur de ma culotte. Un jour, une saloperie de connard de merde a même jugé bon de cracher sur moi, parce que je l’avais dénoncé à la maîtresse (oui, cette fois-là, c’était en primaire) parce qu’il s’était caché dans les toilettes des filles pour nous regarder faire pipi (un vrai spectacle hors du commun !).

Au cours de mon enfance et de mon adolescence, j’ai eu mal. Au plus profond de moi. J’ai été touchée par tout cela. J’ai été si triste. J’ai pleuré, aussi. Moi qui adore la mode depuis toujours, à l’adolescence, j’ai arrêté de m’habiller comme je le voulais. Plus de chapeau (trop risque que les autres jouent avec), plus de jupe (trop de risque de se retrouver les fesses à l’air), plus de jolies coiffures (trop de risque de se faire sauvagement décoiffée). Je suis devenue transparente. Fade. Finies les extravagances, oubliée la personnalité.

Heureusement, je ne me suis jamais retrouvée seule contre tous. J’avais des amies. Surtout une meilleure amie, avec qui nous formions un duo sororel (les Zamies). La perspective de passer la journée en sa compagnie me donnait la force de me lever le matin pour aller en cours. Heureusement qu’elle était là. Je ne sais pas comment j’aurais supporté les années collège sans elle…

Merry PippinCeci est une private joke. Mais je pense que tout le monde est à même de comprendre !

Le temps a passé. J’ai grandi. J’ai survécu, sans avoir été brisée. Pour autant, je garde un très, très mauvais souvenir du collège, et aussi un peu du lycée (où une meuf en particulier a essayé d’avoir ma peau, par jalousie, pour une vague histoire de garçon). Avec du recul, je prends conscience que toutes ces petites remarques entraient bel et bien dans le sceptre du harcèlement scolaire. Alors oui, moi aussi, j’en été victime.

Pourtant, mon cas est loin d’être le pire. Je me souviens de faits graves, signalés à la notre CPE, aux pions, aux profs, voire même au proviseur. Et rien, rien n’a jamais été fait. Je me souviens d’un événement en particulier. Ce jour-là, une jeune fille (qui était déjà la tête de Turc de pas mal de monde) s’est fait uriner dessus par des pourritures. Oui oui, la meuf demandait rien à personne, et ces connard lui ont pissé dessus, comme ça, dans la cour de récré. Les limites de la cruauté sont décidément inatteignables. Témoin de la scène, j’avertis le CPE. Qui me répond qu’il « n’aime pas les rapporteuses » et me demande de sortir de son bureau. Tout va bien Madame la Marquise.

Je me souviens de ce sentiment d’abandon face à cette figure de l’autorité. De cette sensation d’injustice envers la victime, d’impunité pour ses bourreaux (qui n’ont jamais été sanctionnés).

Aujourd’hui, je suis une adulte. Je m’habille comme je veux, je suis fière de ma personnalité. Je porte des jupes tous les jours, je dépense des sommes folles en chapellerie et je coiffe mes cheveux selon mon humeur. Mon entrée dans la vie active a sonné ma renaissance. Je suis sauvée.

Mais qu’en est-il de ceux qui reste ? Ces jeunes, qui en ce-moment même sont confrontés au harcèlement ?

J’aimerais hurler : « Comment en est-on arrivé là ?! » à la Terre entière. Mais je me rends compte que c’est déjà la réaction de tout le monde. Alors pourquoi le harcèlement est-il un phénomène plus que jamais présent dans nos écoles ? Si tout le monde est conscient du problème, pourquoi rien ne bouge ?

Habituellement, je ne réagis pas à l’actualité. Habituellement, j’écris une conclusion bien sentie. Mais là, j’en suis incapable. Désolée, j’écrirai peut-être une conclusion à ce billet de blog le jour où le harcèlement scolaire aura, lui aussi, trouvé sa propre conclusion.

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1 commentaire

  • Lerousseau Pascale

    Texte toujours poignant, et en plus quand on te connaît c’est encore pire!
    Nous vivons dans une société où il ne faut surtout pas déranger l’ordre établi ou pas…
    Je pense qu’avec le recul nous avons tous été un jour ou l’autre harcèlee . On m’appelait la velue dodue a l’école primaire et certaines filles étaient des garces…tu n’es pas la seule.
    Bisous argentins….

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