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La dévaluation de la créativité

Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire (et de m’épancher sur le sujet), je suis officiellement à la recherche d’un emploi.

Même si je passe mes journées à rédiger les chapitres de ce que j’espère être un premier roman publié, je touche des indemnités de retour à l’emploi. Et de fait, je dois justifier d’une recherche active auprès de ma gentille conseillère.

Nos échanges, aux allures de dialogue de sourds, tournent bien souvent au monologue de sa part. Et donnent lieu à de grands questionnements lorsque je débriefe nos rendez-vous, une fois seule. Après quelques mois au chômage, j’ai pris conscience du manque de rentabilité de ma profession.

Mon aimable conseillère a essayé de me faire comprendre que journaliste, franchement, ce n’était pas un métier d’avenir. Que des milliers de CV de confrères embouteillaient ses statistiques, et que je ne pouvais décemment pas DEVENIR journaliste. J’ai eu beau lui expliquer que cela faisait (tout de même !) près de dix ans que j’exerçais cette profession, elle a balayé mon argument d’un geste. « Par contre, avec vos compétences, secrétaire, ça passe crème. » Ok. Bah, comment te dire ? Non. Merci.

Tout le monde est fou iciLa seule explication plausible au fonctionnement de Pôle Emploi

J’ai toujours su que dans le monde impitoyable du profit régit par les lois intransgressibles de l’offre et de la demande, le métier de journaliste n’a jamais eu la cote. Beaucoup de candidats, peu d’appelés, je connais la chanson par cœur. Cela ne m’a jamais empêché de faire des études dans ce domaine, et d’y travailler longtemps, avec passion.

Mais finalement, mon passage par la sacro-sainte institution Pôle Emploi m’a ouvert les yeux sur un constat déjà fait par plusieurs amis / connaissances / gens croisés au hasard. La créativité n’est pas rentable. Voilà tout.

Vous commencez à me connaître, j’ai tendance à enfoncer des portes ouvertes. Pourtant, je ne veux pas laisser passer ça. Je gagnerai mieux ma vie si j’étais secrétaire, j’ai compris. Si on suit cette logique, je dois donc nivelé par le bas mes compétences, et oublier la créativité qui m’anime lorsque j’écris un article. Parce que mettre du fun dans une lettre, c’est jouable, mais ça ne me tente pas plus que cela.

Génie GREATQuand je me retrouve face à la dure réalité

Sans vouloir me la péter être prétentieuse, j’ai quand même une haute estime de moi-même, voyez-vous. J’aime mon statut de journaliste, grâce auquel j’analyse l’information pour la transmettre à mes contemporains. Je suis curieuse de tout, je veux comprendre le monde qui m’entoure. Et je ressens un besoin viscéral d’être au cœur de l’action (si si, une fête de village, c’est de l’action, détrompez-vous).

Cela ne semble pas évident à première vue, mais je ne me plains pas de ma situation actuelle. Mon chômage me permet d’avancer sur un projet créatif qui me tient à cœur depuis très, très longtemps. Une folie que je n’aurais jamais pu me permettre si j’avais continué à travailler (dans le vrai travail que j’avais avant. Puisqu’en ce moment je travaille vraiment, mais pour moi). Je regrette simplement le traitement subit par ma profession mixte. Du point de vue de la société, journaliste-écrivain = double peine.

Oh dear we are in troubleRien à ajouter

Face à cet antagonisme entre travail rémunéré (genre pas le SMIC, un vrai salaire) et créativité, je me retrouve face à un dilemme. Rester journaliste et cultiver ma position de première de la classe sans le sou ? Ou vendre mes compétences dans un but plus mercantile ? La question se pose. L’argent ne fait pas tout, mais c’est lui qui détermine la valeur ou non de notre travail. Si je pouvais devenir une intello reconnue pour mes compétences et avec un salaire décent, je signerais tout de suite. Mais pour l’instant, je n’ai pas encore trouvé.

Bosser chez soi ou la dualité du productivisme

Cela fait maintenant deux mois que je travaille chez moi. Typiquement, les mots « travailler » et « chez soi » sont antagonistes : normalement, quand on bosse, on sort de chez soi (pour aller au bureau, à l’usine, à la mine). Mais depuis quelques temps, je nourris un projet un peu fou : écrire mon premier roman. Pour ceux qui ont déjà lu mes billets là-dessous, déso, je radote. Pour les autres, bah… Voilà, j’écris un livre.

Après dix ans de réflexions et de doutes, j’ai enfin pris la décision de me lancer. Sauf qu’en fait, écrire, ça prend du temps. Beaucoup de temps. Entre les phases de brainstorming, le découpage de l’histoire, la documentation, et l’écriture en tant que telle, je ne trouvais pas le temps de bosser quand j’avais un vrai travail.

Et puis j’ai quitté mon taff. Depuis, je recherche un nouveau job, bien sûr, mais surtout, je me consacre à l’écriture. Tous les jours. Même les week-ends. Et la conséquence de tout cela, c’est que je bosse chez moi. Une véritable révolution pour mon petit esprit de salariée modèle.

Homer SimpsonAllez, au boulot !

Avant, mes journées étaient rythmées par la vie de l’entreprise : l’heure à laquelle je me lève, celle où je commence à travailler (même si mon manque de ponctualité m’a souvent trahie), la pause déjeuner et la fin de la journée. Du jour au lendemain, je me suis retrouvée chez moi, seule, toute la journée. Avec toutes les distractions possibles à portée de main, et personne pour m’engueuler si je ne veux pas bosser. Bref : l’enfer !

C’est pas compliqué, quand on reste à la maison, on veut tout faire : le ménage, le rangement, les courses, regarder des séries, jouer à la console, bouquiner, se faire les ongles… Tout, sauf bosser, en fait. Et c’est là que l’autodiscipline doit entrer en scène. Après un petit temps d’adaptation, j’ai repris un rythme de travail normal. Je me lève comme si j’allais bosser (les grasses mat’, c’est fini), j’écris un peu le matin et essentiellement les après-midis. Je me suis aménagé un coin bureau, et quand j’y suis, j’écris. S’installer sur le canap’ pour bosser : fausse bonne idée (aka la télé/la console/les bouquins). Je me fixe des objectifs à atteindre, je note le nombre de signes rédigés chaque jour ; et à ce train là, mon roman devrait être terminé avant l’été (ouhlala la grosse optimiste que je suis !)

Carrie BradshawUne journée de travail normale chez moi. Sauf que maintenant, je me suis mise à la cigarette électronique. (oui, je bosse parfois en culotte. Ne me jugez pas)

Bosser chez soi, cela veut aussi dire plus de contact avec l’extérieur. Et c’est finalement assez dur. Même si je suis quelqu’un qui tient à sa tranquillité, je reste un animal sociable qui ressent le besoin de voir du monde, de temps en temps. Maintenant, la seule personne avec qui je fais la causette pendant la pause café, c’est mon chat. Ne vous méprenez pas, on a de grandes discussions toutes les deux. On se prend la tête, aussi, souvent.

Mais le pire quand on bosse chez soi, c’est la procrastination. Mot compte triple, vachement pratique pour les exercices de diction. Remettre au lendemain, se dire que l’on a le temps, et finalement ne jamais trouver le temps de bosser… Ce n’est pas vraiment de la fainéantise (enfin, si, un peu), mais c’est parfois difficile de se mettre un coup de pied au cul motiver pour avancer dans son travail.

Milou ange ou démon« Tu dois écrire au moins 5 000 signes aujourd’hui. » « Ne l’écoute pas ! Tu as tout ton temps. Au pire, tu en écriras 10 000 demain ! »

Au final, c’est très contradictoire d’être chez soi, à n’avoir rien d’autre à faire que de travailler sur un projet ; et de se rendre compte qu’on est moins productif que sur un lieu de travail bien défini. C’est vrai : j’ai tout le temps que je veux pour travailler, aux heures que je veux, que ce soit le matin, l’après-midi, même la nuit si ça me chante ! Mais la réalité est toute autre : je travaille carrément moins de sept heures par jours (soit le nombres d’heures passées dans un bureau).

Coincée dans cette dualité du productivisme, j’avance à l’aveugle, en espérant trouver un regain d’efficacité. En attendant, j’écris ce billet au lieu d’avancer sur mon prochain chapitre. Bref, je procrastine.

Pôle Emploi : de l’expérimentation à la démonstration

Voilà, j’ai quitté mon boulot. Ce qui fait officiellement de moi une chômeuse. Techniquement, je vais toucher de l’argent pour rester chez moi. Ouais ma gueule, je vais profiter du « système ». On entend pas mal de trucs sur les chômeurs : parasites, assistés, faignants… Bref, pas très reluisant.

On ne va pas se mentir, je ne me suis pas alarmée pour retrouver un travail dans les première semaines suivant ma rupture conventionnelle. En même temps, devenir chômeuse en plein mois de décembre, ce n’est pas la meilleure des périodes pour démarcher les entreprises, congés de Noël obligent. Et de mon côté, cela faisait un petit moment que je n’avais pas pris de vacances, alors OSEF.

tony-stark-feteJ’m’en câlice. Pas le temps de niaiser.

Pas folle, j’ai quand même entrepris toutes les démarches nécessaires pour m’inscrire sur Pôle Emploi. S’agirait pas qu’on m’oublie et que je ne perçoive pas mes indemnités, faut pas déconner (quand je vous parlais de parasite). Je me rends donc sur le joli site de Pôle Emploi. Design moderne, couleurs accueillantes, ergonomie pas trop mauvaise. J’entre mes coordonnées, et là, j’apprends que je ne peux pas m’inscrire. Kéblo la meuf. Après une dizaine d’essais infructueux, je finis par appeler le numéro magique des pauvres sans emploi : le 39 49. Temps d’attente estimé : un quart d’heure, ça commence bien cette histoire. Au bout d’un moment, un mec vachement sympa prend mon appel. Après deux minutes, il comprend d’où vient le problème : j’ai déjà un espace personnel, créé en 2011. C’est vrai qu’après mes études, j’avais fait un petit tour par la case Pôle Emploi (à peine quinze jours, le temps que je trouve mon poste au Paysan Vosgien toute seule comme une grande). Voili voilou, me dit-il gaiement, il suffit juste que je retrouve mes identifiants. Je lui explique posément que je ne les ai jamais eu, puisque la conseillère de l’époque ne me les avait pas donné. « C’est embêtant ça. Parce que moi, je ne les ai pas non plus. Le plus simple, c’est que je les envoie par texto. » Confiante, je le laisse me basculer vers une boite de dialogue téléphonique… Qui m’éjecte, à la suite d’un sensuel « je n’ai pas compris, veuillez répéter. » hachuré par la voix métallique. J’articule, hurle dans le combiné, ça raccroche. Je rappelle le 39 49.

hadesReste cool, putain, reste cool.

Dix jours plus tard, je reçois mes précieux identifiants par la poste. En 2017, oui, normal. Je m’inscris, je me détends. Reste plus qu’à placer un document pdf dans la « boîte d’échange avec votre conseiller ». Trois jours après, je reçois une notification me stipulant que le document demandé n’est pas le bon. Je reposte le même, il est validé le jour suivant. Cherche pas, tu peux pas test. Je vous passe le détail des mails de Pôle Emploi me demandant d’enregistrer une adresse mail valide, envoyés sur mon adresse mail valide. Logique, quand tu nous tiens. Mais pas la peine de s’énerver, on est là pour avancer ensemble, main dans la main, tels deux amoureux en classe de sixième. Bonne élève, je me rends à une réunion d’information collective… De laquelle je ressors sans aucune info. Ok les mecs, je veux bien consentir qu’au chômage, on ait du temps à perdre, mais là…

et-on-se-sort-les-doigts-du-cul

En prévision de mon entretien avec mon conseiller, je remplis consciencieusement mon CV en ligne, mes compétences, mon groupe sanguin. Le grand jour arrive enfin : coiffée, maquillée, sapée (comme jamais #maîtregimspower), ma petite pochette en carton sous le bras, je vais à mon rancart Pôle Emploi. Une gentille dame d’une cinquantaine d’années me reçoit. Décidément, ils sont tous très sympas à Pôle Emploi, ça doit être écrit dans leur contrat de travail. Elle jette un œil à mon profil, voit que je suis journaliste : sourire crispé « Ouhla, journaliste, on n’a pas grand-chose pour vous ! ». Dans le bénéficie du doute, elle check les offres, me propose d’intégrer une entreprise web en Moselle en tant qu’« éditrice ». Je lui montre que l’offre en question concerne un développeur web, et pas une journaliste. Rire nerveux, la pauvre est larguée. On discute un quart d’heure de mes compétences, elle regarde le CV que j’ai apporté. Le résultat tombe : je suis totalement autonome, pas besoin d’aide pour trouver un travail. J’aurai un rendez-vous avec un conseiller par vidéoconférence (ça-y est, les nouvelles technologies existent) dans un mois. Ou deux, elle ne sait pas. Elle pianote vaguement un truc sur son clavier, puis me donne congés.

veronica-mars-1Affranchie de l’aide de Pôle Emploi. J’ai passé l’épreuve avec brio (avec qui ?)

Je repars chez moi avec le duplicata d’un document récapitulant ce dont on a parlé, daté signé, comme un dépôt de plainte. « Pour garder une trace de vos démarches. » Pas très sexy. J’ai conscience que le système français est bon, que sans lui je serais à la rue sans un sou. Il n’empêche, en ce qui concerne la recherche concrète d’un nouveau job, je vais faire ce que j’ai toujours fait : me débrouiller toute seule. C’est pas tout ça, mais j’ai un bouquin sur le feu et il s’écrira pas tout seul. Un projet personnel et professionnel dont ma gentille conseillère Pôle Emploi n’en saura jamais rien, parce que franchement, écrire des livres, c’est pas un vrai métier.

Le paradigme de l’entreprise

Comme je l’ai déjà dit, j’aime mon job. Vraiment. Intrinsèquement, je serai toujours journaliste. Poser des questions, comprendre le monde qui m’entoure, le raconter à mes contemporains. J’adore ça, et cela fait partie de moi. Mais quand je ne suis pas sur le terrain, j’évolue dans le milieu de l’entreprise. Et c’est là que le bât blesse (comme dirait ma grand-mère).

J’ai toujours été « une bonne élève ». En fait, je crois que c’est ma nature. Bien écouter les consignes, respecter les règlements, ne jamais se faire remarquer en mal. Je ne le fais pas exprès, c’est comme ça, demandez à Monsieur Gaspard mon instit de CM1.

MatildaLe bon Dieu sans confession, OKLM.

Assidue, sérieuse, polie, ponctuelle, efficace. Alors forcément, quand j’ai trouvé mon premier boulot, j’ai tout donné. A fond. Non pas que je voulais faire mes preuves, parce que j’ai une très haute estime de moi-même, voyez-vous. #autosatisfaction. Mais je voulais être bonne. La meilleure même. Traiter des sujets que je ne maîtrise pas ? Pas grave, je potasserai avant l’interview. Prendre de belles photos alors que je ne sais pas le faire ? Tant pis, j’apprendrai sur le tas. S’adapter, c’est le maître mot quand on commence à travailler « pour de vrai ».

professeur-xavierJ’ai pas de supers-pouvoirs, mais j’aurai été une super bonne élève du Professeur Xavier.

Après quelques années, le challenge de la nouveauté s’estompe. L’impossibilité de dialogue avec la hiérarchie est sclérosante ; l’ambiance de travail délétère. Les possibilités d’évolution mortes dans l’œuf (cuit dur, l’œuf). Le mal être devient insurmontable, et la lassitude (je pèse mes mots !) prend le dessus.

La bonne élève s’effrite, se flétrit, ne veut plus être aussi parfaite qu’avant. Un constat terrible, qui inquiète. Alors la petite fille modèle se remet en question, réfléchit à ce qu’elle veut faire de sa vie. Et se rend compte que l’avenir n’est pas là ; qu’il faut changer. La décision est prise : je dois partir.

A ce stade, les réactions des autres sont (im)pitoyables : « Tu sais ce que tu perds, tu ne sais pas ce que tu retrouves ! » me dit-on l’air culpabilisateur. Ok, mais dans cette histoire, je sais surtout ce que je perds, et c’est déjà une certitude en soi. Sinon quoi ? Rester en PLS jusqu’à la retraite ? J’crois pas, nan, déso.

Alors j’ai fait le grand saut : rompre mon contrat de travail. Dans un contexte où l’on nous assène depuis le lycée que le CDI est l’unique objectif à atteindre. En fait, le CDI est juste une prison dorée (quoique pas toujours très luxueuse) dans laquelle le contexte économique nous pousse à rester, « par sécurité ».

Bref, je suis partie.

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Moi en sortant du bureau de mon directeur.

Ce n’est pas facile de quitter sa zone de confort. La routine est un cocon douillet, dans lequel on se complet dans une rassurante médiocrité.

Parfois, je me questionne sur mon choix. Ais-je bien fais ? Et puis je repense à toutes les raisons qui m’ont motivé à quitter mon travail, et je me dis que oui, décidément, j’ai rudement bien fait. Car j’ai repris le contrôle de ma vie et retrouvé ma liberté. Et ça, ça n’a pas de prix.

La bulle temporelle enchantée (ou la parenthèse de l’interview)

Dans mon boulot, je rencontre du monde. Souvent. Tout le temps. Plein de sortes de gens différents. C’est logique.

Quand on est journaliste, il y a plusieurs manières d’aborder des interlocuteurs. Soit on est invité à un point presse (#tropfacile, on est attendu, les gens ont préparé leur discours), soit on contacte directement les personnes que l’on veut rencontrer. Ou alors on se jette dans l’arène, à chaud, sans avoir prévenu personne.

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Dans la majorité des cas, je me frotte un exercice que tous les journalistes connaissent bien : l’interview. Quand on apprend son métier sur les bancs de l’école, on nous enseigne la « Technique de l’Interview ». Inscrite en lettres d’or, s’il vous plait. Comment poser une question au Président de la République, ce genre de truc. Mais c’est bien connu, la vraie vie ne s’apprend pas à l’école.

En réalité, l’interview est un moment très particulier. L’espace d’un instant, une personne que l’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam, va se confier. S’ouvrir. Expliquer. Raconter. Se souvenir. Partager une expérience. Cinq minutes, une demi-heure, deux heures. On s’en fout. Rien d’autre n’a d’importance. Comme par magie, on se trouve dans une bulle, hors de l’espace et du temps.

Doctor WhoTout pareil, mais sans tournevis sonique. Toi-même tu sais.

Attablée dans une cuisine froide où l’on me sert un café fort, debout en plein soleil au milieu d’un champ, assise sur une chaise inconfortable dans une salle des fêtes perdue dans la pampa, j’écoute. Je pose des questions aussi, bien sûr. C’est mon taff, quand même, faudrait pas l’oublier. Mais surtout, je m’imprègne de ce que l’on me dit. Parfois des silences, des éclats des rires, des confidences déclarées droit dans les yeux. Autant d’instants précieux et fragiles, dont on ne ressort pas toujours indemne.

joie-4L’interview, et ses drôles de conséquences sur nos émotions.

Quand on parle de journalisme, on pense Tintin, reporter sans frontière, grande aventure. Mais en fait, la richesse du métier de journaliste, c’est d’être avant tout une oreille attentive et une plume empreinte de vérité. D’authenticité. Et de ne je jamais trahir la parole de ceux qui ont accepté, pendant un bref instant, de se confier, sans filtre.

L’allégorie du pisse-debout

Il paraît que je suis féministe. Perso, il m’a fallut un certain temps pour m’en rendre compte. Initialement, je pensais (et je pense toujours !) que les hommes et les femmes sont égaux. Cela me semblait normal, tout simplement. Il faut dire que j’ai grandit avec un modèle parental où le partage des tâches et le respect mutuel étaient les maîtres mots, le tout régit par un amour indestructible.

Comme de très nombreuses petites filles, j’ai été « nourrie » par l’iconographie des princesses Disney. Si je n’avais pas peur de qualifier Blanche-Neige, la Belle au Bois Dormant ou Cendrillon de gnangnan, du haut de mes 5 ans, je trouvais que Belle avait un côté intello très classe et qu’Ariel était vachement courageuse malgré sa naïveté (et en plus, elle chantait super bien !). Quelques années plus tard, Pocahontas et Mulan offraient une autre image, plus forte, de la féminité. Avec du recul, je me rends compte que c’était une petite révolution. Mais quand j’étais petite, je trouvais cela normal qu’un personnage féminin parte à la guerre et soit meilleur que ses homologues masculins, la grâce et l’intelligence en plus. Paye ta shnek, c’est foutrement badass.

MulanTu croyais quand même pas que j’allais me laisser emmerder par la Dame Marieuse, quand même ?

L’alignement des planètes a voulu que j’entre dans la préadolescence accompagnée par un phénomène planétaire (et tout nouveau à l’époque) : les girls bands. A la tête de cette armada médiatique aux rouages bien huilés, les Spice Girls. Sincèrement, ai-je vraiment besoin de les présenter ? Là encore, je ne me rendais pas compte à quel point le message était puissant : des femmes fortes, qui savent ce qu’elles veulent, indépendantes et fières de leur corps. Je ne me suis jamais dit : si elles portent des jupes courtes, c’est pour exciter les hommes. Pour moi, si elles étaient sexy, c’est qu’elles le voulaient bien, parce qu’elles étaient capables d’assumer leurs choix vestimentaires, affirmant leur fierté d’être des femmes. Certains diront qu’elles n’étaient que des produits de consommation voués à être absorbés par une nuée d’autres girls bands sans âme et sans saveur. Mais à mes yeux, les Spice Girls étaient les fieffées ambassadrices d’une nouvelle version du féminisme.

Spice girlsBen quoi ? Moi aussi je veux zigazig ah… Girl Power !

Je suis maintenant une grande fille. Une adulte, enfin je crois. Je suis coquette : j’aime la mode, le rouge à lèvre, le vernis à ongle, les jolies coiffures, les talons hauts et les jupes courtes. Si ces comportements sont immanquablement genrés, ce sont des choses que je fais avant tout pour moi (même si j’apprécie un compliment honnête et désintéressé de temps en temps). Pourtant, dans ma vie professionnelle ou privée, je vais me faire draguer, allumer ou harceler pour avoir mis une robe dont le seul but est de me faire plaisir, à moi seule. Les allusions bien grasses, les sous-entendus crasseux, sont les marqueurs de la croyance selon laquelle certains hommes pourraient bénéficier de la femme comme d’un unique objet de désir. Bah non, dans ta gueule le désir, mon corps m’appartient, j’en fais ce que j’en veux. C’est tout.

 

Tout le monde sait qu’une féministe est une grosse lesbienne moche. C’est bien connu.

Alors voilà, je crois qu’en fait, je suis féministe. Pas misandre, ni anti-homme, ou pro-femme. Juste féministe, c’est-à-dire que j’ai la candeur de penser que les hommes et les femmes sont égaux. Je pourrais m’étendre sur une multitude de domaines aussi divers que variés dans lesquels l’équité (et non la parité, attention piège !) est inexistante : monde du travail, politique, sport, culture, média, religion… Mais finalement, commencer par accepter que les femmes soient libres de faire ce qu’elles veulent sans jugement, ce serait déjà un grand pas.

Parce que s’aimer, assumer son corps et le montrer sans craindre d’être sexualisée, c’est aussi ça le féminisme.

Le snobisme de l’écriture

J’écris. Tous les jours, mon clavier et mon traitement de texte sont mes fidèles compagnons. En même temps, écrire c’est mon taff, on est bien d’accord. C’est une mission, que je dois accomplir quotidiennement : couvrir de signes des pages blanches, pour expliquer une situation, retracer un événement ou brosser le portait de quelqu’un.

Sauf qu’à côté de mon travail de journaliste, j’écris. Oui, ok, vous m’avez grillée, je tiens un blog (ooooh, mais oui, tiens, quelle surprise !). Mais pas que. Car oui, damoiselles et damoiseaux, je rêve d’être écrivain.

Alors, quand je ne suis pas au travail, je me retrouve de nouveau face à une page blanche, que je remplis, cette fois-ci, de mes propres idées. Pour une fois, ce ne sont pas les propos des autres que je retranscris, mais bien les miens. Et ça, c’est cool !

Il m’a fallu pas mal de temps avant d’avoir le courage de me lancer. On traîne tous des casseroles ; la mienne est une participation ratée à un concours de nouvelles pour lycéens. L’adolescence, cette merveilleuse période où l’on déborde de confiance en soi, a été le théâtre d’un échec cuisant : recalée, même pas dans les vingts premiers. Vas-y pour t’en remettre !

Georges Mcfly - avec citationAh ça, Georges McFly, pas besoin de retourner vers le futur pour savoir ce que tu ressens…

Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et je suis prête à reprendre mes ambitions là où je les ai laissées il y a dix ans. Alors j’écris. Je participe à des séminaires de jeunes auteurs, je rencontre des écrivains, j’ai un rythme de travail, et j’y crois.

Parfois, il m’arrive d’évoquer cette activité autour de moi, dans ma vie privée ou au boulot. Mais bizarrement, l’accueil que je reçois est… Comment dire ? « Bah, moi en fait, à côté, j’écris. » « Ah ? Ok. C’est marrant. Lol. ». Lol ? Comment ça LOL ? Non, trop pas, ce n’est pas lol du tout ! C’est que l’écriture, ça demande pas mal d’investissement, de réflexion, de temps… Bref, c’est à ce moment là que je me sens obligée de me justifier : « Et bien oui, je suis actuellement en train de terminer un recueil de nouvelles et j’ai un roman en préparation. » « En préparation, ça veut dire que t’as même pas terminé le premier chapitre, c’est ça ? », me répond-on l’œil moqueur. Mais, heu… Quoi ?

Chaton WTFParce qu’une photo vaut mille mots : moi, quand on me sort ce genre de conneries. (vue d’artiste)

Je ne comprends pas cette condescendance. Alors comme ça, écrire des histoires en parallèle de mon travail fait de moi une écrivain ratée ? Merci, je m’en serais bien passée.

Il paraît que chaque français possède un manuscrit caché au fond d’un tiroir, sans jamais avoir été publié, ni même parfois lu. Le fossé est donc immense, dans l’imaginaire collectif comme dans la réalité, entre l’auteur en dilettante et l’écrivain, le vrai, celui qui écrit des bouquins.

Je vous passe les réflexions du style : « Genre, elle fait comme si elle était vraiment écrivain ? Mais pour qui elle se prend celle-là ? » ou encore les sempiternels : « Non, mais vas-y, vis ton rêve. De toute façon, ça ne marchera pas. »

Raiponce - J'ai un rêve avec texteMerci de votre soutien, je vous aime ! (non)

Et encore, je ne vous raconte pas quand j’arrive (très rarement, c’est vrai) à la question du genre littéraire dans lequel j’évolue. Outre la fantasy, cette merveilleuse littérature « pour enfants » (mais si, souvenez-vous, je vous en ai déjà parlé !), j’aime bien l’univers steampunk. Mais alors bonne chance pour l’expliquer à des néophytes ! Exemple déjà vécu : « Bon, alors, tu vois Jules Verne ? Non ? Bon, l’époque industrielle alors ? Non, pas le Moyen-âge, non. Tu sais, les dirigeables, les machines à vapeur, tout ça ? Oui, ça y est, tu l’as ? Bon, et bien, à cette époque, les gens imaginaient le futur d’une certaine manière. Et bien c’est ça, le steampunk : c’est retrofuturiste. » C’est à ce moment-là que je perds définitivement mon auditoire, si tant est qu’il m’ait suivie jusque là.

Steampunk cityOuais, en vrai, le Steamunk, ça claque sévère !

Alors je ne sais pas si j’arriverai à aller au bout de mes rêves (azy Jean-Jacques !). Mais je préfère essayer. Quoi qu’il arrive, et quoi qu’on en pense.

Le syndrome du « faux » journaliste

J’aime mon métier. Certains aiment leur banque (merci Fortuneo), d’autres leur voiture. Moi j’aime mon taff. C’est bien simple, j’ai toujours voulu être journaliste, depuis toute petite, sans élément déclencheur.

C’est donc une fierté, pour moi, d’être journaliste. Ce n’est pas un titre ronflant, mais presque. « Vous faites quoi dans la vie ? » « Je suis journaliste ma gueule ! ». C’est clair, ça claque.

Rainbow DashI’m too sexy for my shirt too sexy for my shirt, so sexy it hurts.

Vient alors la question fatidique : « Journaliste ? Dans quel journal ? ». Et là, c’est le drame. Silence gêné, sourire forcé, suivis de l’invariable réponse : « Dans une publication périodique spécialisée. Le Paysan Vosgien. ». Fini le swag, remballe ton char, ravale ta fierté.

Immanquablement, l’interlocuteur passe du statut « Wahou, c’est stylé comme métier ! » à celui de « Ah, mais en fait, t’es pas VRAIMENT journaliste ». Comme si le nom du journal, son audience, son contenu ou son tirage influait sur l’essence même de la profession.

CERSEICette délicieuse sensation de devoir justifier son titre.

Pourtant, le travail que j’effectue au Paysan Vosgien est le même que celui que je faisais à France Bleu. Je suis juste passée de la presse radio à la presse écrite. L’intégrité de mes missions reste inchangée. Au quotidien, je vais à la rencontre des gens, écoute leur témoignage avec attention. Il ne se passe pas une semaine sans que je découvre de nouvelles choses. Je conçois mes articles avec autant de soin que si j’écrivais pour un « grand » journal. Je fais au mieux pour que mes photos soient les plus réussies possible.

Un grand homme m’a dit un jour qu’il n’y avait pas de petit média. Que chaque station de radio, chaque publication, chaque chaîne de télé, chaque site internet, avait sa place. Et que par conséquent, il ne fallait jamais avoir honte du média pour lequel on travaillait. Je garde ce dogme à l’esprit, et chaque jour, je reste fière de ce que je fais.

Marie

Alors non, je n’ai pas à justifier la légitimité de ma profession dans un journal spécifique. Oui, je suis journaliste dans un média avec une parution restreinte. Mais non, les regards de dédain ou les sourires narquois ne devraient pas me toucher. Oui je dois parfois (souvent, même, en fait) porter des bottes en caoutchouc quand je vais sur le terrain et je me suis déjà fais charger par une vache. Mais cela n’enlève rien aux qualités intrinsèques de mon travail de journaliste. Parce que mon boulot, je le kiffe, putain !

Ode à la régression

Quand on est un enfant, on veut devenir un grand. C’est avec des rêves plein la tête que les années passent, lentement. L’évocation de l’avenir laisse le champ libre à toutes les fantaisies. Devenir astronaute et aller sur Mars ? Pas de problème. Suivre les traces d’Indiana Jones et découvrir un temple inca perdu dans la forêt amazonienne ? Check. Soigner de gentils petits animaux avec une belle blouse de vétérinaire ? Aucun souci, j’te dis !

Andy - Vers l'infiniOui Andy, vas-y ! (dis-moi oui, Andy) Mais ne saute pas par la fenêtre, juste, s’il te plait.

 

Au fil des années et de nos décisions, notre avenir prend d’autres formes, plus rationnelles, moins fantaisistes.

Nos distractions revêtent elles aussi leurs vêtements de grandes personnes. Et c’est moins drôle que ce que l’on croyait… « Tu es trop grande pour recevoir une Barbie à Noël. Je t’ai acheté un joli bijou à la place. » Merci Mamie, je ne l’avais pas vue venir celle-ci… « Tes lectures ne sont pas assez terre à terre. Des elfes et des trolls ? Ce n’est pas sérieux. Lis plutôt la complainte de cet ouvrier d’abattoir. C’est bouleversant ! ». Bien essayé Tantine, mais je vais poursuivre mes lectures avec Tolkien. Plutôt.

Une fois la majorité atteinte, on est censé devenir adulte. Mais quoi ? Doit-on abandonner nos rêves et les petites choses qui ont fait notre identité ? Je ne le crois pas.

Plus qu’une madeleine de Proust, les dessins animés de Disney me feront toujours rêver (même si je les connais tous par cœur, ne vous faites pas d’illusions !). Je continue à lire de la fantasy, bien plus cool que le monde réel. Les enfants ont cette propension à l’émerveillement, qui ne doit pas s’effacer au fil des années, malgré les affres de la vie et le recul que l’on prend sur les choses qui nous entourent.

Je pense pouvoir dire que je suis une adulte responsable. Je suis prise au sérieux dans mon travail. Je paie mes factures. Pourtant, je continuerais à chanter très fort le générique des Bisounours sous la douche, galoper fièrement chez moi vêtue d’un pyjama licorne et je suis toujours capable de faire un caprice pour avoir une glace à la vanille (entendez par là : me rouler par terre et crier très fort. Oui vraiment, j’en suis capable, ne me tentez pas).

peter_pan__never_grow_upLa dernière étoile à droite, et tout droit jusqu’au matin.

 

Atteinte du syndrome de Peter Pan ? Non. Je ne suis simplement pas intéressée pour devenir une adulte austère. Jamais.

 

Quand j’étais petite, j’étais un Jedi

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé les mondes de l’imaginaire. D’abord par les contes de fée, comme tout le monde. Même si je trouvais que Blanche-Neige et la Belle au Bois Dormant manquaient cruellement de relief… Cela doit venir de mon côté féministe, mais nous aurons le temps de revenir sur ce sujet une autre fois.

Petite fille, c’est la Science Fiction qui s’est ouverte à moi, grâce à mon cher papa qui m’a biberonné à Star Wars. Bien calée sur le canapé, doudou à la main, j’en prenais plein les mirettes : sabres lasers, chevaliers Jedi et seigneurs Sith n’ont jamais eu de secret pour moi. J’étais même convaincue qu’ils existaient. Oui ma bonne dame. Le soir, j’enfilais un peignoir et, armée d’un balai brosse, je me transformais en Luke Skywalker.

LukeMon projet professionnel à l’âge de 10 ans.

En plus de regarder des films, j’aime bien bouquiner (j’ai des hobbys qui sortent de l’ordinaire, non ?). Ma génération a la chance d’avoir pu grandir en même temps qu’Harry Potter. Quand j’ai tourné les premières pages du tome 1, j’ai été happée comme beaucoup, par ce monde fantastique. Peu de temps après, je découvrirais l’univers extraordinaire de Tolkien. Trop tard, j’étais mordue : je voulais vivre avec les Hobbits et les Elfes.

Legolas 2Enfin, pas trop non plus. Parce que Sauron n’est pas très sympa, et mourir ça craint.

C’est une adolescence épanouie, quoiqu’un peu solitaire, que j’ai vécue. Réinterpréter les OST de mes films préférés à la flûte traversière, m’enfermer dans ma chambre à lire des romans et à dessiner des créatures mythiques, me promener dans les forêts Vosgiennes pour m’imprégner de l’atmosphère fantastique qui s’en dégage. Avec du recul, je trouve ça plutôt classieux !

La période du collège et du lycée est une épreuve pour beaucoup d’entre nous. Mais je pense que c’est encore plus dur quand on n’a pas d’appétence particulaire pour la téléréalité, le télécrochet et la télémerdouille en général. Quand on est un peu rêveuse, on fait rapidement figure d’extraterrestre (tu le vois le jeu de mots ? Star Wars, extraterrestre ? Qu’est-ce qu’on rigole !)

Les années passant, je me suis aperçue que de plus en plus de monde avait les mêmes références culturelles que moi. Super héros, science fiction, fantasy… Une culture affirmée avec fierté, qui devait finir par me rallier à un nouveau mouvement émergent : les Geeks. Etais-je moi-même une Geek qui s’ignorait ? Diantre ! Je ne m’en serais jamais doutée !

GeekAlors finalement, c’est moi ça ?!

Comprenant que, non, je n’étais plus seule, c’est avec joie que j’ai posé le pied dans ma première convention. Rendez-vous encore mal compris du grand public, souvent raillé par les médias, et pourtant si jouissif ! Des personnes de tous âges et de tous horizons, déguisées ou non, discutant sans aucune vergogne de leurs passions communes. La classe !

C’est heureuse que je me suis aperçue que de nombreuses personnes de mon âge assument leur côté geek de la force. Notre minerai culturel a sans aucun doute construit les inébranlables fondations de nos goûts.

Hier encore regardés de travers avec condescendance, les geeks sont désormais la norme de la société actuelle. Ce sous-genre culturel serait-il finalement devenu mainstream ? Après tout, qui n’est pas accro à Game of Thrones ?

Autrefois l’adage des puristes, il est désormais de bon ton de faire la queue des heures durant pour aller voir Le Réveil de la Force. Mais dans mon cœur, je resterai toujours un Jedi.

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